Au-dessus nous trouvâmes la même pièce nue, quatre fauteuils cousus en vélin et une table basse. En nous baissant, je remarquai que le parquet était pyrogravé. Sur plusieurs lattes parallèles étaient notées des partitions du slamino que je reconnus sans mal à l’alternance régulière des virgules (ralentissement) et des apostrophes (rafales). Mais à y regarder de plus près, la variante notée m’était inconnue et elle comportait plusieurs « ! » (blaast) très dérangeants pour un vent aussi tranquille que le slamino.

— Tu crois qu’il y a quelqu’un dans la tour ?

— Je n’en sais rien, Sov. Montons encore…

 

x Palier après palier, nous montâmes. Il n’y avait rien à voir : ni livres, ni bibliothécaire, ni ærudit. M’avait-on induite en erreur ? Les livres avaient-ils été déplacés dans une autre tour ? Les parquets, les plafonds et bon nombre de blocs du mur comportaient des mots ou des phrases, mais c’était bien tout.

Au sixième palier ascendant, l’escalier s’arrêtait. En levant la tête, mon globe éclaira un toit en pente qui le disait sans ambiguïté : nous étions parvenus au sommet de la tour. Et là, dans cette espèce de grenier, enfin : il y avait pléthore de livres en cuir et de rouleaux. La densité des rayonnages formait un labyrinthe étroit. Je commençai à épeler les titres de la première allée, laquelle portait un panonceau de bois indiquant « psychrones ». Au moment où je m’enfonçai, le couinement de cuir d’un fauteuil me fit sursauter d’effroi. Mon globe de lumière glissa et se fracassa au sol. Un noir intense se fit.

— Bienvenue dans la tour d’Ær, Oroshi Melicerte, fille de Matsukaze… Vous vous êtes finalement décidée à venir nous voir malgré l’interdiction de l’Exarque…

— Oui… (La voix se rapproche. Sov est introuvable.)

— Et quels types de savoir pensez-vous pouvoir obtenir ici, que vous n’auriez déjà acquis ou formé par votre propre réflexion, Oroshi (continue la voix, toute proche) ?

— Je suis venu lire des cartes… des relevés aérologiques…

— Ça c’est la réponse que vous feriez à l’Exarque s’il vous surprenait ici, Oroshi. Mais la vraie réponse est toute différente… N’est-ce pas ? (Sa respiration est rauque, très forte, aspirante.)

— Peut-être…

— Sans aucun doute… Vous cherchez précisément trois choses : ce qu’il y a en Extrême-Amont, ce qu’est la huitième forme du vent et qui est véritablement votre troubadour… Votre vif est d’une grande finesse, mademoiselle, mais vous devriez apprendre à en brouiller la perception…

 

) J’ai contourné la voix pour m’accroupir dans un couloir perpendiculaire. Mon globe s’est éteint subitement dès qu’il a parlé mais je l’ai gardé en main, et la voix avance, elle va couper mon couloir, je vais pouvoir…

— Sov Sevcenko Strochnis, votre père était un croc mais pas un assommeur de vieillards, posez donc votre globe…

Il m’a pris la main et la serre, sans violence, juste pour m’arrêter. Sans prévenir, le globe se rallume tout seul, la voix prend subitement un visage sous le halo de la bougie et je me recule, je me recule malgré moi… Car ce visage se situe à l’extrême limite de l’humain. Il a une force géométrique qui glace le sang. Au milieu domine un nez proéminent, toutes narines dilatées, et autour, comme s’il avait porté sa main sur sa propre figure et l’avait tordue férocement d’un quart de tour, se dispersent ses rides en un cercle frappant les lèvres, les pommettes, l’orbite de ses yeux jaunes, l’arcade des sourcils…

— Vous, jeune scribe, vous venez chercher une chose très étrange et très difficile. Vous venez chercher ce que signifie « être en vie ». Aucun ouvrage ici ne vous l’apprendra, garçon, mais sans doute êtes-vous de ceux qui sauront écrire vous-même la réponse, qui sait ?

— Qui êtes-vous ? Qui êtes-vous pour lire à travers nous si facilement ? Le gardien du pharéole ? Un ærudit ?

— Je suis quelqu’un qui a appris de ces livres que vous voyez ici. Qui a appris de l’expérience des autres et de ce que j’ai découvert au-delà de Norska. Permettez-moi de me présenter : mon nom est Ne Jerkka, je vis dans la tour d’Ær depuis quarante ans. Mais je ne garde rien, les livres se gardent tout seul.

— Vous êtes le…

— Je suis le frère aîné de Te Jerkka, oui. Mon frère a suivi avec attention votre progression. Je suis heureux que vous soyez enfin venus. Je vous attendais depuis une bonne vingtaine d’années.

Le vieillard a éclairé plusieurs lanternes dans la pièce et il nous a proposé deux fauteuils. Oroshi a les larmes au bord des yeux, je n’en mène pas large, le charisme que dégage ce vieillard au visage vrillé est si poignant qu’il impose d’emblée l’écoute :

— Lorsque j’ai décidé de faire retraite ici, la tour faisait une cinquantaine de mètres de haut. Elle a gagné des étages, d’année en année, pour accueillir de nouveaux livres. Elle est trop élevée à présent et bien moins dense qu’auparavant : trop de livres déjà écrits, trop de carnets de voyage d’Obliques que j’archive par amitié ; trop de traités scientifiques dénués de profondeur, sans la moindre sensibilité sur les chrones, trop de savoir déjà su et sué…

— C’est pour ça que vous avez vidé les étages inférieurs ?

— Vidé (s’étouffe de rire le vieillard) ? Je ne peux rien vider malheureusement, j’aimerais beaucoup !

— Il n’y a pas le moindre livre dans les étages inférieurs !

— La tour d’Ær est faite entièrement de livres, mademoiselle, des fondations jusqu’aux lauzes du toit. Chaque bloc de la paroi est un livre, chaque latte du plancher, chaque surface verticale ou horizontale. C’est la seule bibliothèque du monde qui ne soit faite que de livres. Mais dans leur écrasante majorité, ils n’ont pas de pages. Ils sont gravés sur des briques d’argile ou de gypse, dans le marbre, sur des cubes d’étain, des plaques d’argent et de bronze, des billes de chêne puis insérés dans le mur de la tour. L’architecture du pharéole d’Ær est unique à Alticcio. C’est la seule tour non jointoyée de la cité. Cent dix mètres de pierres sèches. Et vous pourrez retirer n’importe quel bloc, le mur tient. Tous les livres restent consultables. Vous voyez ces prismes de grès en lisière du toit ? Aucun de ces livres n’a plus de deux ans. Mais descendez sous le niveau de la porte d’entrée, vous verrez comment le monde ancien déchiffrait le vent… Vous paraissez surpris, monsieur Strochnis ?

— Oui. Je me faisais cette réflexion primaire que les livres qui forment, si j’ai bien compris, la tour, doivent être très courts. On ne peut graver que très peu de phrases sur un bloc…

— Ce fut là tout le génie du concepteur de la bibliothèque, je pense, un génie qui n’est plus vraiment compris aujourd’hui. Par ce choix de n’accepter que des blocs, il savait que les livres qui lui parviendraient seraient éminemment denses. Il savait que la contrainte de graver lettre par lettre et l’espace exigu favoriseraient une expression contractée à l’extrême, une pensée ramassée, hautement vitale, aphoristique. Il ne voulait pas que son pharéole abrite la plus grande bibliothèque sur l’Amont, s’engorge de rouleaux et de codex. Il voulait qu’elle soit une merveille de compacité avec des salles nues pour lire et pour penser. J’ai un peu édulcoré cet idéal en acceptant cette parcheminerie que vous voyez ici. Mais un savoir dilué passe parfois mieux que l’eau-de-vie, surtout lorsqu’on vieillit.

— Vous nous avez entendus entrer dans la tour ?

— Non, j’entends très mal. Je vous ai senti arriver avec respect et douceur. Je possède, comme mon frère, quelque capacité aérophysique. Chaque être, vous savez, déforme autour de lui l’espace et la durée. Les vents coulis de la tour se sont invaginés, à peine certes, mais ça m’a intrigué. Chacun a sa vitesse d’émotion, son rythme fécal, ses fulgurances. Avec deux décades d’attention ténue, il devient envisageable de sentir sang et eau couler dans les corps qu’on rencontre, l’air incubé et rejeté dans une pièce, de deviner les nœuds, les plexus. J’entends : dans le maillage de l’air. J’utilise ces possibilités parfois.

— Vous pratiquez l’art du vif…

— Si vous voulez… Mais tout le monde le pratique, à sa façon. Mon frère bricole avec quelque grandeur dans ces domaines. À titre personnel, je me suis surtout intéressé aux rapports entre le vif et le temps, à travers la notion de durée.

— Quel âge avez-vous, si je puis me permettre ?

— J’ai cent neuf ans en laminaire.

— Vous modifiez le temps dans vos organes, n’est-ce pas ?

— Ça s’avère avec l’âge beaucoup plus complexe que cela, mais peu importe. Disons que je favorise en moi les ruptures de rythme. J’accélère certains membres pour en ralentir d’autres, par différence. Je crée surtout ces vitesses différentielles entre l’air inspiré et mes liquides, entre mes organes et l’air expiré. Le temps n’est pas monochrone, il ne l’est que dans la tête plane des hommes. La longue durée d’un foie, d’un genou ou d’un poumon, n’a rien de comparable. Elle ne s’obtient pas en les faisant vivre au ralenti. Elle s’obtient par l’accélération de l’air, qui crée une durée propre par rapport à laquelle l’organe, qui bat normalement, devient, dans la nouvelle économie du corps forgée par votre circulation, plus lent. Ça n’a rien de bien différent d’une diction, de la façon de décaler un hiatus, d’accélérer un débit. Ou au contraire : de poser sa voix… Ce qui devient lent ne l’est que par la vitesse amont ou aval du phrasé. La remarque vaut pour l’écriture aussi, naturellement.

 

x Ceci dit, il se tut, se recula dans son fauteuil et garda les yeux mi-clos à la façon d’un chat. La spirale qui emmenait son visage était la plus prononcée que j’ai jamais pu voir, elle attestait la violence du devenir surhumain par lequel ce vieillard s’était réinventé. En le regardant, je me demandai pour la première fois si j’étais prête à aller aussi loin que je me l’étais juré enfant. Étais-je prête à ça pour accéder à la clarté du vif ? Une solitude épaisse s’écoulait hors de lui. Elle imprégnait la tour d’Ær, elle en calfeutrait les parois, bien que ce fût une solitude vaste et créatrice. C’était la solitude rare de ces esprits que leur puissance d’enfantement préserve du tarissement et qui n’avaient besoin d’aucun autre cosmos que celui qu’il déployait à partir de leur pur cerveau, à force de recherche et d’invention et dont il repoussait jour après jour, par cette expansion têtue, la clôture toujours possible.

— Je sors peu, vous avez raison. Les Tourangeaux n’apprécient pas cette face du vif que je leur présente. Les gens aiment les ærudits à barbe blanche qui prêchent une sagesse pateline. Ils ont peur du savoir qui ravage. Quand j’en ai assez de l’ombre, je prends un livre dans une salle pour voir un peu de ciel. Parfois, je retire plusieurs blocs de la paroi et je contemple Alticcio par la fente et je souris au soleil.

— Nous… Sov voulait l’interrompre. Il savait que nous n’avions que trois jours devant nous et il pensait, à tort, que j’étais pressée de lire.

— Vous souhaitez consulter les livres, n’est-ce pas ? Par quoi désirez-vous commencer ?

— Personnellement (poursuivit Sov, croyant bien faire), je voudrais consulter les ouvrages qui portent sur les chrones dotés de conscience réflexive…

— Les autochrones ? Un choix éclairé, jeune homme. Les meilleurs ouvrages sur le sujet sont les plus anciens. Vous les trouverez à huit paliers en dessous. Mais soyez discret. Un lecteur est déjà présent dans la salle.

— Pour ma part, je désire commencer par les cartes que vous possédez sur l’Extrême-Amont.

— La plus rigoureuse est tracée dans le quart est du plafond, deux paliers plus bas. Vous avez dû l’apercevoir en montant. Pour la recopier, vous trouverez des rouleaux vierges dans l’accoudoir des fauteuils.

— Merci beaucoup. Je souhaiterais aussi vous poser une question personnelle, maître. Mais j’imagine que vous la sentez déjà en moi…

— Faîtes comme si je ne sentais rien, Oroshi.

— Ma mère est-elle passée par cette tour ?

— Certes, oui. Elle y a séjourné un mois.

— Un mois ?! Et pourrais-je savoir ce qu’elle y a cherché ?

— Ces choses-là relèvent normalement du secret auquel je me tiens. Mais le cas est singulier…

— C’est-à-dire ?

— Il existe dans la tour d’Ær neuf ouvrages très particuliers, qui méritent à peine le titre de livre. L’un d’eux est un hexaèdre de verre opaque, large comme deux mains. Je l’appelle l’éolivre. On peut écrire avec le doigt à sa surface. Si vous écrivez des mots, rien ne se passe. Mais si vous tracez une partition de vent, si vous placez, même au hasard, une succession de l’un ou l’autre des vingt et un signes de ponctuation qui servent à noter le flux, alors la surface du verre devient transparente et le vent noté apparaît à l’intérieur du cube. Il est en quelque sorte transcrit en miniature, sous forme d’air liquide, c’est magnifique à voir. Votre mère a passé son mois à effectuer des simulations aérologiques à partir des partitions qu’elle consultait sur Norska. Elle voulait comprendre ce qui allait se passer dans le défilé, le visualiser.

— Elle n’a jamais cherché à savoir ce qui se trouvait en Extrême-Amont ? À découvrir ce que sont la huitième et la neuvième forme ?

— Pour beaucoup d’ærudits qui viennent ici, la peur de savoir terrorise la curiosité. Votre mère a lu le premier bloc authentique sur l’Extrême-Amont que je lui ai conseillé. Et elle n’a plus voulu en savoir plus.

— Où se trouve ce bloc ? Je veux le lire.

— Troisième palier. Vous le trouverez facilement. C’est le seul lingot d’or de la paroi. Oroshi ?

— Oui ?

— Il est dans ma fonction de vous prévenir. La lecture de ce lingot peut changer votre vie. Et celle de votre Horde.

— Je suis là pour élaguer ma bêtise d’une branche ou deux, j’en ai peur.

— Ce que vous allez découvrir peut scier un tronc.

— Je vous sais gré de votre prévenance, maître. Mais je lirai ce lingot. Je me suis préparée à cette révélation depuis vingt ans. Je crois être prête.

— Vous l’êtes. À votre manière. Et vous ne l’êtes pas.

 

Ω Bon, bref, bouarf ! Ça se présente franc sauvage, cette porte d’Urle ! Un boyau de roc avec le rafalant dans la bouille, sur trois bonnes bornes, et du coude à tourbille, et des droites furieuses en laminaire, et du venturi tout du long ! Pas de planque, ou alors caffies de rotors, des dalles poncées au sol où la gravaille te brouille les appuis… Talweg m’a montré les cartes qu’il avait, les racleurs ont défilé au garde-à-vous nous expliquer grosso merdo qu’on allait bouffer notre poids en quartz, se faire lacérer la bidoche, « que si tu tombes, t’es mort », ils pissaient la trouille les cadors de l’Écluse. Tu t’échappes pas de là-bas dedans, quand t’y rentres, faut en sortir à l’autre bout parce que si tu reviens, tu reviens en boomerang dans les grillages des copains. M’ont foutu les jetons à les voir, ces grandes carcasses, ces gueules rayées. On sent bien qu’ils savent de quoi ils causent, ils connaissent le coin eux autres, y en a pas un qu’a pas un pote ou un pote d’un pote, plus mordant que les autres, qu’a pas essayé de prendre la tangente par là-haut, direction l’Espoir, Extrême-Amont. Eh ben, peut pas dire qu’ils ont fait envie à ceux qu’étaient restés. Ils sont revenus dire bonjour, polis les mecs, sauf qu’ils étaient plus d’aca, la hanche pas bien dans l’axe, des trucs comme ça, pas graves hein, juste qu’ils étaient un peu acassis de la face, pas toujours nettis de la plaie, un peu trop morts quoi.

J’ai réussi à trouver deux types assez vieux dans leur âge pour avoir vu trois hordes passer par là : la 32 et la 33, puis nous. Mon grand-père, le septième Golgoth, celui dont j’ai le vrai sang, ça saute toujours une génération, il a eu une idée pas conne, qu’ils m’ont racontée les anciens : il a tracté deux gorces jusqu’à l’embouchure pour voir comment les bestiasses, elles enquillaient le couloir. Ça passe partout les gros-groins comme ça. Paraît qu’elles ont rechigné un peu du museau puis elles ont tracé amont et mon grand-père s’est calé derrière, pas faucard. Il a perdu quatre gars – toujours moins que l’autre, l’enculé qui m’a fait déféquer par ma mère. Lui l’a jeté ses ailiers devant, ils ont clenché du coinceur dans les failles, ils ont chaîné comme pour un furvent de plaine. N’importe comment, à la galope ! Ça gingeolait tellement en bout de Pack, dès l’embouchure, que les racleurs qui les mataient à la lunette ont vu les crocs se faire broyer contre la paroi. Tu peux pas tenir tes appuis si t’es attaché comme un morceau de barbaque à un crochet !

Nous, je sais pas trop encore ce qu’on va faire. J’attends Orochipote avec ses relevés aéro, Talweg m’a affranchi pour la roche et le sol. J’hésite à entrer en percussion frontale, avec le Pack en goutte d’eau, quitte à le recaler selon les angles d’impact du schnee, dans le boyau. Je nous sens pas trop ramper sur de la dalle, l’adhérence va être chiatique, et on a pas le temps de se faire des casques plombés pour s’ancrer. Il va falloir que le Pack charpente et pousse de derrière. Vu les vitesses qu’ils annoncent à l’anémo, on pourra juste tenir debout, dans le Fer, au mieux du meilleur. Mais pas avancer d’un peton. Faut pas rêver ! Si les gars abrités derrière nous poussent pas, on reculera comme un bloc remorqué à la chaîne par un palan. Va falloir bosser les formations avant de s’enfiler dans la fente de la demoiselle…

 

) Ne Jerkka m’avait prêté une excellente lanterne à huile et je descendis lentement les huit paliers, m’arrêtant sans cesse pour déchiffrer le mur, lire le plancher et parcourir les cartes dessinées au plafond. D’une façon générale, les blocs avaient un titre sur leur face visible et deux encoches latérales pour les retirer et les replacer dans le mur sans difficulté. La plupart de ceux que je pris en main étaient gravés sur leurs six faces, en écriture menue, quoique certains ne comportassent qu’une phrase.

En baguenaudant, je tombais sur deux blocs côte à côte qui portaient ce titre : Vivre. Intrigué, je sortis le premier, m’assis sur une marche de l’escalier et je lus :

« Vis chaque instant comme si c’était le dernier. » Ému et secoué, je le remis à sa place et retirai, vibrant, le second de la paroi. À l’écriture, c’était à l’évidence le même auteur :

« Vis chaque instant comme si c’était le premier. »

Je posai le bloc et l’émotion me monta aux yeux. Ces deux phrases avaient une telle puissance, une telle extension vitale que j’en demeurais absolument ébloui, fauché sur pied, laissant les spires de cette pensée s’enfoncer dans ma chair et y creuser des ouvertures profondes qui s’aéraient déjà, déjà se laissaient traverser par le pollen de ces mots de passe. Sans que je comprenne sur le moment pourquoi, ils fécondaient un terreau en moi essentiel, y promettaient une floraison longue et exigeante. Je comprenais mieux ce que Ne Jerkka avait voulu dire par compacité. En deux phrases, ma vie n’était déjà plus tout à fait la même – elle se décalait subitement, elle encaissait une dimension que j’avais méconnue jusqu’ici, elle s’affrontait et comme s’épluchait sur la lame d’un idéal concret que je ne pourrais plus désormais ignorer, elle me retirait des excuses et des facilités, bref : j’étais embarqué. Vivre ferait dorénavant partie de mes « livres » de chevet – de ceux qu’on pouvait réciter par cœur.

J’étais encore sous l’empire du choc quand j’atteignis le huitième palier. Ne Jerkka m’avait prévenu de la présence d’un lecteur et je descendis les marches avec précaution pour ne pas le déranger. Dans la salle, une minuscule poche de lumière creusait l’obscurité, tout entière concentrée sur un bloc de grès posé sur les genoux du lecteur. J’osai un timide bonjour, mais le corps assis dans le fauteuil ne me répondit pas, si bien que je me mis à balader ma lanterne sur la circonférence du mur. À un moment, le lecteur se leva et alla chercher un nouveau bloc sans même remettre l’ancien. Le parquet était d’ailleurs jonché de billots de bois, de briques d’argile et de lingots. Lorsqu’il se rassit, j’étais placé à un mètre derrière le fauteuil et j’osai un coup d’œil curieux. Il ou elle avait les cheveux bouclés, châtain clair et paraissait assez grand. Je me décalai, non sans discrétion, et avisai son visage de trois-quarts dos puis de profil. Lorsque je reconnus à l’épaule le tissu chamarré d’un manteau d’arlequin, j’eus un sursaut incompressible :

— Caracole ?! Carac, c’est toi ?

— …

— Carac, c’est Sov !

— Ouais…

Sa voix était celle d’un homme dont on dérange la concentration profonde. Il avait les yeux fixés sur un cube dont il déchiffrait les lignes avec le doigt et il ne releva même pas la tête pour me saluer.

— Hé Carac, ça va ? J’étais inquiet pour toi, tu sais ! J’ai réussi à arrêter Maskhar Lek ! Mais on se demandait où tu étais passé, si tu allais pouvoir te réfugier quelque part. Une bagarre a eu lieu entre les Tourangeaux et les racleurs, on a fini à la Carapace. Puis avec Oroshi, nous avons décidé de venir ici. Je ne me doutais pas que tu y serais aussi !

— …

— Je suis heureux de te retrouver… Tu as fait une joute extraordinaire…

— …

— Caracole ? Tu m’écoutes ou quoi ?

Je lui arrachai le bloc des mains et le posai sur le parquet. Mon geste l’extirpa de sa torpeur, il me dévisagea plusieurs secondes avec un regard transparent puis sembla prendre enfin conscience de ma présence.

— Salut Sov. Qu’est-ce que tu fous là ? dit-il d’une voix neutre.

— Je viens consulter des livres sur les autochrones… Comment tu es entré ici ?

— Par la porte.

— Les gardes t’ont laissé passer ?!

— Non, mais je suis entré.

— Tu ne parais pas dans ton assiette Carac. Tu décompresses ? Tu as des soucis ?

— Peut-être. Ça n’a pas d’importance.

— Pour moi, ça en a. Je peux t’aider !

Il me regarda d’un air amusé et en profita pour reprendre son bloc. Sur la tranche, je pus lire au passage : Délitescence des autochrones.

— Personne ne peut m’aider.

— Maskhar Lek a été neutralisé ! Nous passons la porte d’Urle dans trois jours ! Plus personne ne pourra attenter à ta vie dès que nous aurons quitté Alticcio !

— Ma vie est soumise comme la tienne à la neuvième forme. Qu’importe la Poursuite. La vraie menace, c’est la neuvième forme. Lis, tu verras. Je m’excuse Sov, mais je n’ai pas envie de parler. J’ai envie de comprendre.

— Tu sais ce qu’est la neuvième forme, toi ?

Il ignora ma question et se replongea dans la lecture de son bloc. Je n’insistai pas. Le rencontrer ici me faisait une drôle d’impression, et me dérangeait à plus d’un titre, pour être honnête. Il y avait quelque chose de douloureux pour moi à le sentir si distant, quatre heures à peine après cette joute vécue côte à côte, après cette épreuve qui nous avait soudés. Parfois, son indifférence subite me glaçait, parce qu’elle couvrait d’un givre de doute tous les autres moments de complicité que nous avions cumulés ensemble, parce qu’elle cisaillait un lien dont j’avais besoin, je l’avoue, de sentir le tressage continu. Caracole, lui, était un homme du pur présent et de l’extrême oubli. L’intérêt qu’il portait aux autres dépendait non pas de l’amitié tissée ou de l’ancienneté du lien, plutôt de la capacité que vous aviez de déjouer l’image qu’il avait de vous et de dérouter, sans cesse, les attitudes et réactions que son intuition, admirable, anticipait. Devenir son ami d’un jour ne demandait aucun effort ; mais le rester impliquait cette exigence de le surprendre, qu’il suscitait malgré lui. En un sens et pour paradoxal que ce fut, Caracole disciplinait ceux qui le côtoyaient, fut-ce d’une discipline étrange qui était celle du décalage érigé comme art de vivre – j’avais envie de dire : comme art d’être en vie. Ne jamais se contenter d’être soi, puisqu’alors il vous devinait et vous le lassiez. Devenir autre, et autre que cet autre, perpétuellement : condition expresse de son éveil et intérêt pour vous.

Un à un, je repris et je lus tous les livres qu’il avait descellés du mur. Tous traitaient des autochrones : leur origine, leur constitution, les types répertoriés, leurs dangers et leurs effets… Un livre mentionnait déjà le Corroyeur, quatre siècles avant nous, un autre un prophète baptisé Amor Fati qui se nourrissait, disait l’ouvrage, d’amour humain. L’un d’eux surtout évoquait dans le plus pur style « bloc » la question de la mort spécifique des autochrones. Sur une face, il parlait en filigrane de la neuvième forme du vent :

« 9e forme ≠ lamort. 9e = mortdanslavie = forcesintimes qui minent cohésion de chaqueêtre. Meilleurterme serait entropie, mais exomorphose leplusjuste, qui signifie : mourir = transformer ou sortirdeforme. Quoique la 9e soit ventvif de même que la 8e, la 9e contribue mort en accélérant exomorphose. 9e éclate-disperse ; 8e contient-unit-organise. Chez autochrone, 9e combattue de trois façons :

1. par absorption vif d’autres créatures (ex : Corroyeur) ;

2. par absorption régulière aliment spécifique du chrone (ex : amour chez Amor Fati) ;

3. par accroissement cohésioninterne obtenu par constitutionmémoire ou constitutionliens-affectifs ou parfois regénérationvif par apportperpétuel de diversité & renouvellement (ex : Carachrone). »

 

x Les cartes sont d’excellente qualité. Elles indiquent avec précision le type de vent le plus fréquent dans chaque région, les variantes rencontrées et les contrevents utilisables. Reliefs et obstacles sont indiqués ainsi que la nature du sol, les points d’eau, la végétation et la faune. Par comparaison, la carte tatouée sur la colonne vertébrale de Golgoth, qui débute à Chawondasee et finit au pied de Norska, n’est qu’un brouillon grossier ! Ne fut-ce que pour ces cartes, il fallait décidément venir ici. J’ai repéré en passant des rouleaux entiers empilés dans des boîtes en métal, elles-mêmes encastrées dans le mur, qui comportent des schémas aérodynamiques de haut niveau sur les aéroglisseurs, les contras, les chars à voile et les navires. Il y a aussi des flores qui feraient pâlir Steppe d’envie. Pour la huitième forme, j’ai noté l’emplacement des livres à consulter. À vrai dire, j’ai trompé la curiosité qui me brûle pendant une petite heure, mais à présent, je n’ai qu’une envie : aller lire ce lingot sur l’Extrême-Amont qui a terrassé ma mère. Affronter le choc de sa vérité.

Je le trouve facilement. La tranche d’or comporte le titre : Extrême-Amont ? Je m’assois dans le fauteuil, pose la lanterne et caresse, en fermant les yeux, les six côtés du parallélépipède. Cinq faces sont lisses, une seule est gravée, avec au toucher très peu de mots dessus. Vas-y Oroshi, ose. Apprends, lis-le :

— Il n’y a pas d’Extrême-Amont.

 

¿’ « La science des chrones s’en est longtemps tenue à trois catégories : les chrones proprement dits, ou chrotales selon la terminologie moderne, qui agissent sur l’écoulement du temps local ; les cychrones ou chrones physiques qui opèrent des métamorphoses sur l’environnement qu’ils traversent ; les psychrones ou chrones psychiques qui se nourrissent d’un type particulier de sentiments humains : la peur, l’amour, la joie, etc. À ces trois catégories se sont ajoutés les autochrones ou chrones dotés de conscience. Jusqu’à leur découverte, les chrones étaient considérés comme des forces de métamorphose aveugles et pures de toute intentionnalité (…) La nature des transformations opérées par le chrone suffisait à le définir (…) Un aqual absorbe toute particule d’eau qu’il rencontre sur son passage. S’il aura tendance à chercher les points d’eau, rien n’a jamais prouvé qu’il agissait de façon voulue (…) Les autochrones sont, comme tous les chrones, constitués de boucles et de nœuds de vent hypervéloces. Leur origine est largement controversée car (…) L’hypothèse d’un type particulier de circuit fermé à l’intérieur du chrone explique mieux, à notre sens, la naissance d’une subjectivité propre (…) que l’autochrone dériverait d’un psychrone a été avancée (…) En tout cas, la formation et l’utilisation d’autochrones par le Conseil de l’Hordre n’ont jamais été établies (…) doit être stigmatisée comme une rumeur abjecte qui déshonore ceux qui la colportent (…) leur résistance à la dispersion resterait faible surtout dans les premières années où l’autochrone s’invente littéralement une conscience et définit dans l’aveuglement des vifs qui le travaillent sa propre consistance physique (…) problème central de la consistance (…) autodispersion courante qui équivaut à la mort (…) perte de consistance par coagulation ou épaississement des flux (…) besoin récurrent de vitesse (…) recherche éperdue d’aliments psychiques ou physiques qui favorisent l’hétérogenèse, à savoir la croissance par apport extérieur d’éléments neufs (…) aucun exemple aussi développé à ce jour que celui du Corroyeur (…) longévité exceptionnelle (…) rapports ambigus avec les humains (…) semblerait qu’un autochrone recherche l’empathie, facteur de cohésion interne pour lui (…) question de savoir s’il s’agit d’une nouvelle espèce intelligente est mal posée (…) »

Très documenté, mes aïeux, ce sympathique bouquin en vraie peau de veau, quoique je n’arrive pas, posé, à le lire, oublie ce que j’ai lu, mal je mémorise, et saute et tressaute, trop impatient de prendre – trop besoin de savoir.

 

x J’ai demandé à Ne Jerkka de m’indiquer le second livre qui lui paraît essentiel de lire sur l’Extrême-Amont. Il était sincèrement étonné par mon insistance. Peut-être ne saisit-il pas que ça n’a rien à voir avec un quelconque courage face à la vérité. Ma soif de comprendre est simplement plus puissante que la peur de savoir, et aussi je ne réalise pas – pas encore, pas au-delà de l’impact sur mon intellect. Le second livre m’a laissée encore plus perplexe que le premier. J’ai retrouvé Sov avec un réel soulagement. À la longue, l’obscurité de la tour et la présence des livres s’imprègnent. Une solitude pénible enfle. Elle met face à soi-même. Il m’a raconté pour Caracole et je n’ai pas voulu commenter parce qu’il était blessé dans sa sensibilité. Que lui dire ? Caracole n’éprouve pas cet attachement qu’a Sov pour toute la Horde : il suit sa propre voie, donne ce qu’il peut offrir – son brio, sa joie, ses frasques – mais il les donne par surabondance plus que par générosité. Il n’attend aucun retour et ne rend lui-même rien à Coriolis, à Sov ou à quiconque. Il n’est pas lié à nous, il n’est fidèle qu’à sa quête, comme Golgoth. De tous, ils sont les plus individualistes, avec ce paradoxe qu’ils nous apportent plus que beaucoup d’autres, qui sont pourtant plus altruistes…

— « Il n’y a pas d’Extrême-Amont » ?! Mais qu’est-ce que ça veut dire, par le Saint-Souffle ?

— Que la Terre est infinie… Ou alors, je ne sais pas : qu’il n’y a pas de limite, pas de frontière pour le matérialiser ou…

— Et le second livre, répète-moi la phrase ?

— « Là-haut, la terre est bleue comme une orange. »

— C’est un vers de poète, n’est-ce pas ?

— Oui, mais utilisé dans un autre contexte, par antiphrase ou par ironie. Ça doit avoir un sens caché.

— La terre est bleue ? Ça pourrait vouloir dire qu’on débouche sur une mer, une mer infinie ? Mais comment ce type le saurait ? Personne n’a jamais atteint l’Extrême-Amont, merde, que je sache ! Ou alors, qu’on me le dise, j’arrête tout ! Je m’installe dans cette tour, comme Ne Jerkka ! J’ai donné ma vie et mon âme à remonter ce monde dans l’espoir de savoir ce qu’il y a au bout, et un type passe dans cette tour, enfonce un lingot gravé dans un mur en annonçant que « là-haut, la terre est bleue » !

— Un ærudit sait lire les vents, Sov, il peut imaginer ce qui se trouve des mois en amont rien qu’en étudiant l’air qui coule. Pour ma part, j’ai aussi pensé au bleu de la glace…

— Pourquoi ?

— Parce qu’au sud et au nord de la bande de Contre, les glaces envahissent tout et qu’elles sont, d’après ce qu’on sait, infinies. Pourquoi ne serait-ce pas pareil en Extrême-Amont ?

— Un océan de glace, à l’infini… C’est ça qu’on trouvera ? On aura contré une vie entière pour tomber sur un désert de glace… Mais pourquoi bleue comme une orange ? Si c’est ironique…

— Ça pourrait également signifier que la terre est orange.

— Elle est orange dans un désert sur deux ! Non, bleu, c’est bleu.

— Comme le ciel…

— Exactement. Imagine une chose Oroshi : qu’au bout de la bande de Contre, il n’y ait plus rien. La terre s’arrête, elle est coupée nette, tu arrives au rebord du monde. Qu’est-ce que tu verrais devant toi ?

— Le ciel.

— Le ciel bleu, oui ! C’est ça la terre bleue : c’est la terre coupée et plus que le ciel pour sol ! C’est ça que ça veut dire !

— Peut-être, mais dans cette hypothèse, il y aurait un Extrême-Amont.

— Oui et non… parce que tu peux toujours concevoir d’aller plus loin, d’avancer dans le ciel. Erg pourrait y aller par exemple, avec son aile.

— Pour voler dans le néant ? Enfin, admettons. Alors pourquoi « comme une orange » ? Continue.

— C’est de la poésie, une caracolade !

— Non, Ne Jerkka m’a confirmé que c’était décisif.

— De son point de vue !

— Oui, à son sens. Moi je pense que la phrase est cryptée. Or/ange, ange d’or, ce genre de chose ou un cryptage phonétique : je me disais en montant : « la terre est bleue, commune eau… »

— Oui, et après « eau » ? Range ? Range ta vie, c’est fini, tu as bien travaillé petit hordier ? Mange des oranges, va te coucher, les anges d’or vont te bercer ?

— Tu me fais rire… Pourquoi pas après tout ? Quand j’étais petite, je racontais toujours à Aoi que l’Extrême-Amont était un paradis avec des vergers pleins de fruits jaunes en or, un ruisseau bleu qui coulait au milieu et des animaux à fourrure rouge, câlins comme tout, partout. C’était pour qu’elle tienne le coup et qu’elle ait envie de gagner sa place de cueilleuse dans la horde.

— Et ça marchait ?

— Ben oui. Mais ce n’était pas si malhonnête, tu vois !

 

) Lorsque je retournai voir Caracole, il n’avait pas bougé de son fauteuil. Sa lanterne vacillait dans l’obscurité et il lisait à haute voix. Dès qu’il m’entendit, il me lança avec enthousiasme :

— Tu tombes magnifiquement, Sovageon ! Écoute ça, c’est fabuleux : « Mais il faudra bien un jour que tu apprennes à voir le mur explosant toujours intact. » Et : « Chez l’humain, l’imperception du mouvement est voulue. La stabilité insensée que nous prêtons au réel est indispensable à l’orientation. Sélection & appauvrissement précieux. Réduction à l’aplat des nuances de couleur. Amortissement & égalisation des sons. Toucher, odeur, chaleur perçus par paliers grossiers. Les pierres, qui flamboient, sont présumées fixes. L’homme : un alizé lent. Substance liquoreuse. Sirop de sang. Coagulation touchante. Corps assoupi, modulé & tempéré. L’indifférence aux variations sauve. Percevoir les différences incessantes égare & fatigue. Trop. Viscères & membres fermés par une peau sont ce que la vie s’est proposé pour habiter le chaos. Pour filtrer les métamorphoses qui l’investissent de part en part. L’organisme est donc ce que la vie s’oppose pour se préserver. Une poche de repli face aux neuf formes du vent. Si l’humain est une orange décrochée par le furvent & qui mûrit en tombant, alors sa grandeur sera inversement proportionnelle à l’épaisseur de l’écorce qu’il consent pour se protéger. Chercher ce point ultime de haute vitalité où la membrane qui nous sépare du dehors atteint l’extrême finesse qui précède sa déchirure. »

— Tu sais ce qu’est la neuvième forme, Caracole ?

— Bien sûr, frère d’armes !

— Qu’est-ce que c’est ?

— C’est la forme particulière que prend la mort active à chaque instant, en chacun de toi.

— C’est-à-dire ?

— Tu ne cesses de mourir, de te disloquer, de perdre consistance, de ralentir. Et tu ne cesses de te répéter. Ça te tue. Ça tue tout le monde d’ailleurs !

— Mais comment ça se présente, concrètement ? Quelle forme elle a, la neuvième ? Quel écoulement, quel visage ?

— La neuvième forme du vent, tu la rencontreras en Extrême-Amont – et là-bas seulement. Elle prendra le visage de ta quête. Elle sera ce que tu as toujours cherché à combattre, fils, à chaque instant de ta vie. Mais au lieu de se présenter par copeaux, dans la sciure légère du quotidien, elle s’avancera entière, massive.

— Et il faudra l’affronter ?

— J’ai retrouvé dans cette bibliothèque baroque un texte que je connaissais depuis tout petit mais dont je ne savais plus s’il existait vraiment. À force d’oublier, je m’invente parfois une mémoire. Ce texte s’appelle Les Trois Métamorphoses. Ça commence comme ça : « Je vous dirai trois métamorphoses de l’esprit : comment l’esprit devient chameau, et le chameau, lion, et le lion enfant pour finir. »

— Caracole, je t’ai posé une question ! Réponds-moi !

— Qu’est-ce qui est lourd ? demande l’esprit qui respecte et qui obéit, que je puisse, en héros, en bon hordier, porter les plus lourdes charges. Ainsi parle le chameau. Je te fais la version courte, note bien ! Et solidement harnaché, il marche vers son désert et là il devient lion. Devant lui se dresse le dragon des normes millénaires et sur chacune de ses écailles brillent en lettres d’or ces valeurs et ces mots : « Tu dois. » Mais le lion dit « Je veux ! » – sauf qu’il ne sait pas encore ce qu’il peut bien vouloir, il n’a fait que se chercher un dernier maître pour le contredire, que se rendre libre pour un devenir qu’il est encore incapable d’incarner. Alors survient la troisième métamorphose : le lion devient enfant. Innocence et oubli, premier mobile, roue qui roule d’elle-même, recommencement et jeu et l’enfant dit « Je crée ». Ou plutôt, il ne dit plus rien : il joue, il crée. Il a trouvé son Oui, il a gagné son monde.

— Comment on affronte la neuvième forme du vent ? Je m’en fiche de ton histoire ! Réponds à ma question !

— Ces trois métamorphoses peuvent être les étapes d’une vie, d’un amour, d’une quête – mais tout aussi bien coexister en toi en ce moment même, à différentes vitesses et proportions, en couches fondues. La neuvième forme tue à coup sûr le chameau. Elle blesse à mort le lion. Mais l’enfant que tu sauras peut-être devenir pourrait lui survivre. Penses-y quand tu seras sur le bord du monde, en Extrême-Amont. Penses-y quand ils seront tous morts et que tu resteras debout, seul sur l’alpage avec le ciel nu devant toi. Pense à moi ce jour-là et rappelle-toi de ce moment que nous vivons ici même, rappelle-toi de cette phrase que je prononce à haute voix, de chaque mot qui la compose. Tu m’écoutes, Sov ?

— Oui.

— Rappelle-toi que l’oubli est la seule force vraiment active. Pas la mémoire : l’oubli !

— Pourquoi je te croirais, Carac ? Franchement ? Qui me dit que tu es sérieux là maintenant, que tu ne me balades plus ? Tu lances des prévisions fantasques tous les jours et elles sont invérifiables !

— Vous en avez vérifiées moult pourtant. Mais peu importe ! Rien ne te permet de me croire aujourd’hui. Je ne te demande pas de me faire confiance. Ce que je t’annonce aura lieu dans cinq ans. Je serai mort d’ici là. Je te demande simplement de retenir ce que je t’ai dit. Quand tu seras le dernier hordier survivant, tu auras de fait la preuve que tu me demandes et que je ne peux évidemment pas t’apporter cette nuit. On ne prouve pas le futur – pas à vos logiques en tout cas ! Et alors tu te rappelleras peut-être de la tour d’Ær, et de ce moment étrange.

— Le chameau, le lion, l’enfant ?

— « Tu dois », « Je veux », « Je crée » : les trois métamorphoses. Le hordier obéissant, puis le hordier révolté qui se libère, puis l’enfant retrouvé, à force de courage adulte, et qui crée sa voix, et qui la fera entendre.

— Et en quoi est-ce que ça m’aidera ?

— Qu’est-ce qu’être en vie est ta quête, si j’en crois Ne Jerkka. Être en vie, c’est être en mouvement & c’est être lié – tissé au ventre & lié aux autres. Tu affronteras en Extrême-Amont la solitude totale. Il te faudra inventer le sens de ta vie sans nous. Une terre sous tes pas. Seul ton…

— Et toi, quelle est ta quête, troubadour ? Pourquoi es-tu entré dans notre Horde ? Est-ce la Poursuite qui t’envoie ? Tu as reçu pour mission de nous trahir ?

Une voix était sortie soudainement de l’obscurité au-dessus de nous. Je sursautai. C’était Oroshi. Elle avait dû écouter notre conversation, bien que Caracole n’en marquât aucune surprise visible. Sans se laisser distraire, il s’adressa à nouveau à moi avec une attention si intense qu’elle dépassait le poids de ces mots :

— Seul ton amour pour eux pourra sauver autre chose de la Horde que le simple souvenir que tu en auras. Suis-je clair ? Tu portes le lien en toi et ce lien trame ce qui tient la Horde. Il te faudra le recréer seul, pour que quelque chose nous survive.

— Comment ? Par vos vifs ? Je ne comprends rien, Carac ! Explique-moi !

Il se détourna en esquissant un signe étrange, puis il s’adressa à Oroshi :

— Ma quête n’a rien d’original, Princesse. Disons quelque chose comme : Comment rester en vie ? Ça te va ? Je possède ce miracle de la vitesse et je bivouaque dans le mouvement. Je cherche la consistance qui me prolongera. Je cherche le lien. C’est ça que je suis venu trouver par chez vous, dans la horde touffue ! C’est ça que je vous envie, particulièrement à Pietro, à Sov et à toi…

Oroshi resta de longues secondes silencieuse, puis elle dit :

— Qui es-tu exactement ?

La Horde du Contrevent
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